[ Note de lecture ]
Nakajima Atsushi, Histoire du poète qui fut changé en tigre
HistoireDuPoeteNakajima Atsushi, Histoire du poète qui fut changé en tigre
Traduit du japonais par Véronique Perrin, Editions Allia, 2010
11,5x18,5 ; 96 p. ; 9 €


une note de Claude Chambard

Nakajima Atsushi était jusque-là inconnu en France et le publier aujourd’hui n’est que rendre justice à cet écrivain d’une finesse rare qui aimait Rimbaud, Schwob – qu’il serait temps de relire –, Pascal ou Villon.

Véronique Perrin a eu la judicieuse idée de traduire quelques uns de ses derniers textes – contes, nouvelles, qu’importe – tous écrits en 1942, l’année de sa mort à 33 ans. Allia a pris l’excellente initiative d’en faire un de ces jolis livres dont ils ont le secret avec, en couverture, un sublime calligramme de Jean-François Bory.

Ce qui frappe d’entrée lorsque l’on commence cette lecture c’est l’impossibilité de dater l’écriture. Ces textes pourraient tout aussi bien être de l’âge classique qu’écrits hier. Ils sont résolument inscrits dans l’intemporalité de la littérature.

Issu d'une famille d'érudits chinois, Nakajima Atsushi possédait une grande connaissance de la littérature chinoise classique. Mais c’est surtout dans sa langue que le style chinois est important, toute de rigueur et de clarté, de lisibilité et de détours minutieux qui déroutent la phrase pour donner plus d’ampleur à l’histoire. Sans doute y a-t-il dans son écriture quelque chose de l’agir sans agir du personnage du Maître fabuleux. Les histoires sont déstabilisantes, amènent le lecteur à douter, pour ainsi dire, de tout et ce n’est pas pour rien si Atsushi lisait et appréciait Schwob car son univers est très proche de celui de l’auteur du Livre de Monelle ou des Vies imaginaires et de celui de Borgès, ou plus près de nous d’Enrique Vila-Matas, réécrivant des légendes, inventant des histoires possibles, mêlant habilement réalité et fiction.

Les huit récits qui composent cette Histoire du poète qui fut changé en tigre, viennent tous de loin, et si on retrouve en effet des thèmes chinois dans certaines de ces nouvelles, on sera bercé aussi par l’antiquité grecque – les quatre premières sont d’ailleurs rassemblées sous le titre générique “Antiques” –, que par les îles du Pacifique Sud où Nakajima Atsushi vécut.

Le Fléau des lettres, qui à mon sens vaut à lui seul l’achat, met en scène Nabu-ahhe-eriba, savant attaché à Assurbanipal qui le charge de débusquer le démon de l’écrit. Très vite le savant déclare que “Les génies des lettres rongent l’œil des humains ; ils font exactement comme la vermine qui, forant la coque des noix, dévore avec adresse le fruit qui est dedans.” Je vous laisse découvrir la suite, mais n’avez-vous pas d’ores et déjà l’impression qu’une petite douleur s’insinue dans votre tête, que votre œil ne voit plus aussi nettement que tout à l’heure…